Interview avec  Philippe Violier

Philippe Violier est professeur de géographie et directeur de l’UFR Ingénierie du tourisme, du bâtiment et des services (IMIS-ESTHUA)-ITBS (université d’Angers).

Qui sont les touristes hier et aujourd'hui?

Avant de répondre sur le fond, il est nécessaire de définir ce que l’on entend par tourisme. En effet, l’idée dominante et qui est portée par l’Organisation mondiale du tourisme, est qu’un touriste est un individu qui passe plus de 24 heures hors de sa résidence principale pour toute une série de motifs dont l’agrément, les voyages d’affaires, les études et les voyages scolaires, les pèlerinages… Cette définition nous semble trop large. Elle recouvre des mobilités très différentes les unes des autres. Par exemple les voyages d’affaires s’intègrent dans des stratégies d’entreprise et sont pris en charge par ces dernières. Au contraire du tourisme au sens où nous l’entendons qui dépend de la marge de manœuvre des individus qui choisissent les lieux, les moyens de s’y rendre et ce qu’ils y font. Ce que nous développons ici se comprend dans ce cadre conceptuel.

Le tourisme est marqué par une diffusion à la fois sociale et spatiale. Le tourisme est une invention de l’Europe du Nord-Ouest au même titre que la révolution industrielle à laquelle il est lié de deux manières. D’une part, le tourisme est d’abord une invention permise par les capacités productives nouvelles. Certes les voyages existaient déjà et des formes de pré-tourisme peuvent être identifiées (Grand Tour, villégiature aristocratique, loisirs urbains) mais le tourisme constitue bien une rupture rendue possible par la mobilité accrue des individus et par la possibilité nouvelle de consacrer un surplus important à des dépenses qui peuvent paraître futiles. D’autre part, la civilisation industrielle induit une montée des contraintes intériorisées par les individus et n’a pu se déployer qu’en relation avec des temps de détente et de reconstruction de soi à travers les loisirs et le temps libre. Comme des lieux relativement lointains vont s’imposer par leur efficacité dans cette reconstruction le tourisme va se développer au sein de ce temps libre. C’est ainsi que les touristes inventent la montagne et la plage.

À partir de cette fondation, le tourisme s’est diffusé dans la société européenne. Au XVIIIème siècle il est réservé à une élite économique et sociale. C’est un tourisme du petit nombre. Une nouvelle rupture apparaît au milieu du XIXème siècle avec le passage à un tourisme élargi à plus d'individus. L’invention du guide imprimé, nouveau genre littéraire, et du tour operating (Thomas Cook) accompagne ce passage. Nous pouvons y ajouter l’appropriation du chemin de fer, initialement créé pour l’industrie, et la station, lieu de grande dimension créé par le tourisme – les constructions passent de quelques unités chaque année à des lotissements de dizaines de villas. Pour le grand nombre il fallait un mode de transport plus efficace et des lieux plus grands pour les accueillir. En même temps, l’amélioration du niveau de vie et les luttes sociales vont aboutir à de premiers congés payés à partir des années 1870. Ce temps libre continu va favoriser le développement du tourisme. Le passage au tourisme de masse, entendu comme l’accès au tourisme d'une grande partie des individus d’une société  s’opère à partir des années 1920 aux États-Unis et 1950 en Europe. Aujourd’hui dans les pays les plus développés le tourisme est une réalité, diverse certes, pour 65 à 80 % de la population. Il reste des exclus et dans la période actuelle de crise un tassement, voire un recul s’opère pour les employés et les ouvriers, surtout s’ils sont sans emploi. En France, la part de ceux qui ne peuvent accéder au tourisme peut être estimée à 15 %, malgré les acteurs du tourisme social, parmi lesquels l’Agence Nationale pour les Chèques-Vacances, diverses associations (l'Unat notamment) ... Cependant parmi ceux qui ne partent pas, pour une partie, environ la moitié, exerce un choix : même si la mobilité est valorisée dans notre société, 15 % des individus ont d’autres priorités.

Le tourisme s’est également diffusé spatialement selon deux modes. D’une part, les touristes ont cherché à aller toujours plus loin vers les lieux les plus appropriés à la réalisation de leurs projets. Il s’est agi de découvrir des lieux qui témoignent des grandes civilisations –l’Egypte figure au catalogue de Thomas Cook dès 1875–, et d'autres propices au délassement comme les plages des îles tropicales. La colonisation va favoriser cette diffusion par le contrôle exercé sur les territoires et par la création de lieux de villégiature pour les colons et leurs visiteurs. Le développement du transport aérien, puis de l’avion à réaction au début des années 1950, vont permettre ce déploiement.

D’autre part, les sociétés non européennes ont accédé progressivement au tourisme. Les colonies de peuplement des Européens et les États qui vont leur succéder y accèdent en premier dès le XIXème siècle. Atlantic City est ainsi fondée en 1854 en même temps qu’Arcachon, fréquentée depuis 1823, devient une station sous la houlette d’Émile Péreire. Ensuite, les pays qui réussissent à engager la révolution industrielle s’intègrent très vite dans le concert des sociétés qui pratiquent le tourisme : le Japon dans les années 1960, les « dragons asiatiques » ensuite dans les années 1980, les pays émergents aujourd’hui. Il est de ce fait passionnant d’étudier comment les individus et les sociétés des pays émergents accèdent au tourisme et comment ils le pratiquent. Nous faisons l’hypothèse d’un syncrétisme entre des pratiques transposées à partir de celles que mettent en œuvre les Européens ou les Américains et d’autres inventées à partir de la culture et du contexte  propre à chaque société.De la même manière que le parc naturel a été d'abord une création américaine, venue ensuite enrichir le tourisme européen.  

Aujourd’hui donc le tourisme est un phénomène réellement mondial, à l’exception des sociétés d’Afrique qui demeurent peu visitées. Cependant, il est permis de penser que ce continent s’engage dans la voie du développement et qu’à terme cette exception disparaîtra. Au-delà bien sûr les disparités persistent et les discours clivant, marqués par l’emploi du mot voyageur plutôt que touriste, et par la profusion de termes choisis : aventure, solidaire, durable… expriment bien l’évolution vers un tourisme de masse personnalisé ; c’est-à- dire un système caractérisé par une forte individualisation des pratiques.

Fait mondial, le tourisme connaîtra-t-il une croissance sans fin?

Nous ne pouvons pas répondre de manière simple à cette question fortement prédictive. Nous avons vu précédemment que le tourisme s’est diffusé dans le monde entier et, qu’à notre époque, rares sont les pays qui refusent d’accueillir des touristes, alors que cela a été une posture forte des pays qui se réclamaient du marxisme. Même la Corée du Nord semble s’ouvrir. Les interrelations entre la civilisation industrielle et le tourisme sont telles que nous pouvons supposer que la diffusion va se poursuivre et qu’à terme toutes les sociétés du monde seront touristiques.

Nous percevons dans la question, croissance sans fin, comme une crainte. Il y a une transposition à l’échelle mondiale d’angoisses qui sont apparues dans les années 1980 et qui persistent aujourd’hui qu’il y aurait à un moment donné trop de touristes dans les lieux touristiques. Cette inquiétude relève du fantasme. L' inquiétude porte surtout sur les dégradations de l'environnement et non sur la disparition des touristes.

À l’échelle mondiale, il n’y a pas lieu de s’inquiéter davantage. En effet, la mondialisation touristique demeure principalement une régionalisation. L’essentiel des mobilités s’inscrit dans une proximité relative. Pour la plupart des Européens, les pays limitrophes ou peu éloignés sont les destinations principales et notamment ceux de la Méditerranée car la pratique dominante demeure le repos au soleil et au bord d’une mer chaude. Il en est de même en Amérique du Nord et en Asie. De ce fait, les sociétés émergentes créent sur leurs territoires ou chez leurs voisins les lieux touristiques dont elles ont besoin et qui leurs correspondent. 

Au-delà, comme toute pratique sociale, le tourisme est confronté au défi des limites au développement qui apparaissent aujourd’hui. Dans cette problématique, la question du transport est centrale. Pour cette raison, la valeur du développement durable questionne et induit des évolutions au sein du système touristique qui montre à la fois des capacités d’évolution, des résiliences mais aussi des difficultés. Par ailleurs, le tourisme est confronté aux défis du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources non-renouvelables : il devra s’adapter.  

Secteur créateur d'emplois en France, quel rôle le tourisme pourrait-il jouer en cette période de  crise économique et de chômage?

La dynamique du tourisme repose  sur la fréquentation, c’est-à-dire sur le nombre de touristes reçus et sur les dépenses effectuées par les individus. Il est connu que la France est la première destination dans le monde, elle est au troisième rang pour la dépense moyenne. Il y a donc des marges de progression, y compris dans la fréquentation puisque si la France reçoit plus de 80 millions de touristes non-résidents, la Croatie accueille deux fois plus de touristes non-résidents qu’elle ne compte d’habitants, sans que cela ne semble poser de problèmes majeurs, et pour l’essentiel le long de la côte. Si la dépense moyenne est en France relativement plus faible qu’aux Etats-Unis et en Espagne, c’est en partie, semble-t-il, en raison de la situation géographique de la France qui induit des traversées rapides, incluant une nuit cependant,  pour accéder à la destination finale.

Le tourisme est un secteur qui a massivement créé des emplois dans le passé. Peut-il continuer ? Pour accroître la création d’emplois par le tourisme il y a deux leviers possibles. Le premier est la croissance du pouvoir d’achat des personnes qui résident en France. En effet, les deux tiers du tourisme en France sont le fait des résidents.  Le second est l’accueil des touristes non-résidents. Il faut souligner que la première place de la France n’est en rien naturelle. Elle date du début des années 1980  et a été construite par les efforts des acteurs. Le pays a des atouts pour poursuivre ce développement mais il doit aussi améliorer les compétences des professionnels… et des habitants car l’accueil reste un point faible. Or, les qualités humaines reposent sur un savoir-faire professionnel peu reconnu socialement. Nous en voulons pour preuve que les emplois en contact direct avec les touristes sont les moins bien rémunérés et sont souvent assurés par du personnel saisonnier peu considéré, et mal accueilli dans les lieux touristiques. L’enjeu essentiel est peut-être dans la capacité à former, à mobiliser et à motiver les "sans-grade" du tourisme.

Mis à jour le 15/07/2014

 

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