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Arménie. Tentative de réconciliation avec la Turquie, par Irène Kamenka

[Arménie. Tentative de réconciliation avec la Turquie, par Irène Kamenka], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Cérémonie du 24 avril 2010 commémorant le 95e anniversaire des massacres d’Arméniens par les Turcs : 1 500 000 morts plus celle du journaliste Hrant Dink assassiné en 2007.
AFP / Davit Hakobyan – 2010

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Mis à jour le 12/09/2010

Introduction

Le 10 octobre 2009, les gouvernements turc et arménien signaient des accords prévoyant la reprise de leurs relations diplomatiques : si des facteurs économiques pour l’Arménie, diplomatiques pour la Turquie militent en faveur de cette détente, la non-reconnaissance du génocide arménien par Ankara et de la présence des troupes d’Érevan au Haut-Karabakh continuent d’y faire obstacle.


Arménie. Tentative de réconciliation avec la Turquie

Irène Kamenka*

Les gouvernements d’Ankara et d’Erevan  ont signé le 22 avril 2009 une feuille de route en vue de renouer des liens rompus depuis que l’Arménie a déclaré son indépendance en 1991. Le 10 octobre, ce rapprochement s’est concrétisé à Zurich par des accords prévoyant la reprise des relations diplomatiques, le développement des échanges bilatéraux et l’ouverture de la frontière commune et qui, pour entrer en vigueur, doivent encore être ratifiés par les Parlements des deux pays. Or, le 22 avril 2010, soit un an pile après la signature de la feuille de route, la coalition au pouvoir en Arménie a annoncé qu’elle retirait de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale la procédure de ratification des protocoles d’accords. Elle soupçonne, en effet, la Turquie de vouloir conditionner le processus de réconciliation à la résolution du conflit opposant son pays à l’Azerbaïdjan à propos du Haut-Karabakh, territoire azerbaïdjanais peuplé majoritairement d’Arméniens(1).

Ce pas en arrière augure-t-il mal de l’avenir ? Ou la normalisation des rapports, jusque-là empoisonnés non seulement par le problème du Haut-Karabakh, mais aussi par le refus de la Turquie de qualifier de « génocide » les massacres des Arméniens entre 1915 et 1917, qui auraient causé la mort de plus d’un million et demi de personnes selon Erevan ou de 300 000 à 500 000 selon Ankara, n’est-elle que partie remise ? Encore faut-il compter avec Moscou, qui possède de nombreux intérêts en Arménie, et ne serait pas fâché de voir s’ouvrir, à son profit, la frontière avec la Turquie.

L'Arménie dans son environnement

Un long contentieux

En septembre 1991, le Haut-Karabakh, dont la population est composée à près de 80 % d’Arméniens et qui a été rattaché à l’Azerbaïdjan en 1921 par Staline, proclame son indépendance, au grand dam de Bakou. En décembre, cette décision est approuvée massivement par un référendum local. Les combats, jusqu’alors sporadiques entre les forces de l’enclave et celles de l’Azerbaïdjan, se transforment en conflit ouvert. En 1993, les Arméniens du Haut-Karabakh, soutenus en sous-main par Erevan, prennent le contrôle de la région, et ce, jusqu’à la frontière avec l’Arménie, établissant ainsi avec elle une continuité territoriale (corridor de Latchine). Par solidarité avec l’Azerbaïdjan, son allié dans la région, la Turquie ferme sa frontière avec l’Arménie. En mai 1994, un cessez-le-feu est signé sous l’égide de la Communauté des Etats indépendants (CEI) et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Depuis cette date, la recherche d’un règlement du conflit a été confiée au groupe de Minsk, émanation de l’OSCE coprésidée par la France, les États-Unis et la Russie et dont font partie l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie. Mais 17 ans après la fin des combats, aucune solution n’a pu encore être trouvée.

De la « diplomatie du football » aux accords de Zurich

En juin 2008, soit cinq mois après avoir été élu à la magistrature suprême, Serge Sarkissian, de passage à Moscou, déclare qu’il souhaite instaurer de nouvelles relations avec la Turquie et invite son homologue turc, Abdullah Gül, à venir à Erevan le 6 septembre pour assister au match de football Arménie-Turquie comptant pour les éliminatoires de la Coupe du monde de 2010. Celui- ci accepte et, à son tour, recevra le chef d’État arménien en Turquie pour le match retour en octobre 2009.

Cette « diplomatie du football » a des suites. Ainsi, en décembre 2008, une pétition est lancée en Turquie par 200 intellectuels : demandant pardon au peuple arménien pour les massacres de 1915, elle recueillera 30 000 signatures. Par ailleurs, depuis trois ans, des manifestants commémorent chaque année devant les locaux de son journal à Istanbul l’assassinat par un fanatique nationaliste, le 19 janvier 2007, du journaliste arméno-turc Hrant Dink, fondateur et directeur de publication de Agos, un hebdomadaire bilingue.

C’est dans ce contexte propice que, le 10 octobre 2009, les deux pays s’engagent finalement à ouvrir leur frontière commune ; à mener des consultations politiques régulières via leurs ministères des Affaires étrangères ; à tout mettre en œuvre pour rétablir la confiance mutuelle, y compris en procédant à un examen impartial des archives historiques.

Les raisons arméniennes du rapprochement

Politique intérieure

En février 2008, Serge Sarkissian, chef du Parti républicain, est élu dès le premier tour avec 52,8 % des voix. Mais ce résultat est contesté par l’opposition, emmenée par l’ancien Président, de gauche, Levon Ter Petrossian, qui réclame l’organisation d’un nouveau scrutin. En mars, après dix jours de manifestations ininterrompues au cours desquelles une dizaine de personnes sont tuées et une centaine blessées, l’état d’urgence est déclaré. Sous la pression populaire, une commission parlementaire est constituée pour enquêter sur les violences policières, mais elle est boycottée par les députés de l’opposition. Ses conclusions, qui dédouanent le gouvernement, sont dénoncées à la fois par le camp adverse et par les organisations internationales.

Afin de redorer son blason sur le plan international, Serge Sarkissian soigne son image de rassembleur, d’homme de bonne volonté soucieux de stabiliser le pays dans un Caucase déjà malmené par la guerre russo-géorgienne d’août 2008. Mais il prend le temps d’asseoir son pouvoir, face à une opposition désemparée par la nomination à la tête du gouvernement de Tigran Sargsian, sans étiquette (il finit cependant par adhérer au Parti républicain en novembre 2009), très populaire et qui a présidé pendant dix ans (1998-2008) la Banque centrale. Ainsi, les forces de gauche échouèrent à mobiliser la population, lors de la manifestation organisée en mars 2010, en souvenir de celle de mars 2008. Elles ne parvinrent pas non plus à se faire le porte-parole du mécontentement provoqué par la hausse du prix de l’électricité de 37,5 % en avril 2010, consécutive à celle du coût du gaz importé de Russie.

En ce qui concerne sa politique extérieure, le président Sarkissian peut être qualifié de « pragmatique » : pour lui, tout contentieux doit pouvoir se régler autour d’une table. Il défend la carte du développement économique, compromis par le blocus imposé par l’Azerbaïdjan et la Turquie en raison du conflit du Haut-Karabakh, et se dit prêt à accepter la mise en place d’une commission d’experts et d’historiens pour l’étude de la question du « génocide ». Signe évident adressé à la Turquie.

Économie

Depuis 1993, les seules frontières ouvertes sont celles que l’Arménie partage avec la Géorgie et l’Iran, si bien que tout le commerce transite par la Géorgie, empruntant des routes et des voies ferrées de faibles capacités et mal entretenues, ce qui augmente considérablement le coût des transports. Qui plus est, lors du conflit russo-géorgien, Erevan a vu ses échanges commerciaux chuter de 70 % en raison des bombardements par la Russie des voies de communication.

À l’échelle du Caucase, le gel des relations avec la Turquie a conduit à l’exclusion de l’Arménie du processus de développement régional. Ainsi à l’instar de l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) qui contourne l’Arménie, le projet de ligne ferroviaire reliant Kars en Turquie à Tbilissi et Bakou, via Akhalkalaki en Géorgie, vouée à se substituer à celle passant par Gumri en Arménie et partiellement hors service depuis le blocus, aurait pour effet d’enclaver encore davantage le pays. Décidé en 2007, ce projet pourrait cependant ne pas voir le jour puisque le financement des travaux a été bloqué par le Congrès des États-Unis, sous la pression de la puissante diaspora arménienne.

Le différend avec la Turquie coûte fort cher. Ne pouvant ni importer de matières premières, ni exporter leur production, de nombreuses usines ont mis la clef sous la porte, le chômage s’est développé et l’émigration s’est intensifiée. À cela sont venues s’ajouter les répercussions de la crise économique mondiale. En 2009, le PIB a enregistré un recul de 14,4 % par rapport à 2008, le secteur le plus touché étant celui du bâtiment (en baisse de 36,4 % ) en dépit du soutien financier de l’Etat. Le chômage a progressé de 6,9 %. Le chiffre d’affaires du commerce extérieur a été amputé de plus d’un quart de son montant. À elles seules les exportations de métaux qui représentent la moitié du total, ont chuté de 30 % et le déficit commercial s’est élevé à 2,6 milliards de dollars. L’Arménie, après avoir connu une croissance de 13 % en moyenne entre 2004 et 2007, est l’un des pays les plus durement touchés par la crise économique en raison de l’effondrement des transferts de la diaspora et des investissements étrangers.

Le poids de la Russie

De 2002 à 2009, l’Arménie est passée peu à peu sous la domination économique de la Russie dont les géants de l’industrie ont pris, l’un après l’autre, le contrôle de l’aluminium, de l’électricité, du diamant, de l’uranium et des services (banques, télécommunications, transports ferroviaire et aérien). Ainsi, le monopole russe Gazprom possède 80 % de l’opérateur ArmRosGazprom qui gère le réseau arménien de gazoducs et, au total, la Russie a la main sur 80 % du parc énergétique arménien.

D’un point de vue purement économique, la Russie a tout à gagner de l’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie. Elle en tirerait également profit sur le plan militaire en facilitant notamment l’approvisionnement de sa base de Gumri(2).

Depuis le conflit avec la Géorgie d’août 2008, Moscou souhaiterait voir l’Arménie jouer un rôle de premier plan dans le Sud-Caucase, entre autres, dans le domaine énergétique. La construction sur le territoire de cette dernière de voies d’évacuation des hydrocarbures caspiens permettrait à la Russie de concurrencer les oléoducs BTS (Bakou-Tbilissi-Soupsa), BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) et le gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum) qui, en traversant la Géorgie, la contournent, ainsi que de s’opposer au projet de gazoduc Nabucco, défendu par l’Union européenne. Des accords ont d’ores et déjà été signés entre Moscou et Erevan, après la guerre russo-géorgienne, qui prévoient un raccordement du gazoduc venant de Russie et traversant l’Arménie au réseau iranien. Le désenclavement passerait aussi par une voie ferrée reliant l’Iran, l’Arménie et la Russie via l’Abkhazie.

Mais sur le dossier du Haut-Karabakh, l’Arménie ne peut se reposer complètement sur la Russie, celle-ci jouant sur tous les tableaux, à l’échelle régionale, pour affaiblir l’influence américaine et écarter l’OTAN de cette zone. Ainsi, Moscou a conclu avec l’Azerbaïdjan le 3 juin 2008 un partenariat stratégique incluant des accords de coopération militaire et la livraison annuelle par Bakou de 500 millions de m3 de gaz(3).

Devant l’absence de progrès dans les négociations sur le règlement du conflit, Moscou a pris l’initiative, en novembre 2008, d’organiser, parallèlement aux réunions du groupe de Minsk, des sommets entre chefs d’État arméniens et azerbaïdjanais sous l’égide du Président russe. Ces diverses médiations n’ont cependant toujours pas abouti et Bakou continue de menacer l’Arménie de reprendre les combats, les deux parties s’accusant de violations mutuelles de l’accord de cessez-le-feu.

L’Arménie serait pourtant prête à proposer le retrait de ses troupes de cinq des sept provinces de l’enclave qu’elle contrôle moyennant l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Mais l’Azerbaïdjan y est fermement opposé et exige un règlement accordant une large autonomie au Haut-Karabakh, maintenu néanmoins au sein de son territoire. Pour sa part, la Russie pourrait profiter d’une reprise du conflit pour bloquer les projets de contournement de son territoire par les voies d’acheminent du gaz et du pétrole et casser le groupe de Minsk, laissant ainsi le champ libre à la seule diplomatie russe.

Dans le rapprochement entre Ankara et Erevan entrent également en ligne de compte l’attitude de l’Iran qui soutient la politique russe au Caucase pour combattre l’influence américaine, ainsi que celle de l’Azerbaïdjan chiite qui livre du pétrole à Israël (20 % des besoins israéliens) et envisage d’y acheter des drones pour son armée. Sans oublier, bien sûr, la Turquie qui voit dans la normalisation de ses relations avec l’Arménie un facteur susceptible de jouer en sa faveur dans les négociations avec l’Union européenne, ainsi qu’un moyen d’assurer son positionnement politique et économique dans ce corridor stratégique situé entre le Proche-Orient et l’Europe.

Rôle de la diaspora

Près de 7 millions d’Arméniens vivraient de par le monde et leurs transferts financiers représentent un cinquième du PIB de leur pays d’origine. C’est dire l’influence qu’exerce cette diaspora sur l’économie et la politique étrangère arméniennes. Pour celle-ci, « l’identité politique contemporaine prend sa source dans le génocide et s’articule autour de l’engagement pour sa reconnaissance », alors qu’en Arménie même cet épisode tragique n’a pas une place aussi prépondérante dans une histoire également marquée par la période soviétique, les purges staliniennes, la Seconde Guerre mondiale, avec la mort de 160 000 combattants arméniens... Présente essentiellement en Europe et aux Etats-Unis, la diaspora arménienne est animée par un nationalisme fervent qui œuvre depuis près d’un siècle à faire reconnaître le terme de génocide. Aux Etats-Unis, elle est regroupée au sein de l’Armenian National Committee (ANC), qui a milité pour l’adoption de la résolution HR 106 (Armenian Genocide Resolution) par la Chambre des représentants, en octobre 2007. Très vivement opposé à la politique de rapprochement avec la Turquie, l’ANC a refusé de rencontrer le ministre des Affaires étrangère arménien, de passage à Washington en mai 2009, pour marquer sa désapprobation à l’égard du processus de normalisation. En Europe, la Fédération euro-arménienne pour la justice et la démocratie (FEAJD) estime de même que les accords d’octobre 2009 signifient l’abandon par Erevan de sa revendication concernant la qualification des massacres de 1915. Par ailleurs, la diaspora redoute que, lors des négociations sur le règlement du conflit du Haut-Karabakh, le gouvernement arménien ne cède aux exigences de l’Azerbaïdjan. Il est vrai que celui-ci n’a pas fait grand-chose pour préparer la population à un rapprochement avec la Turquie dont une condition sera certainement le rappel des troupes stationnées dans le Haut-Karabakh.

En octobre 2009, juste avant la signature des protocoles d’accord, le Président arménien s’est rendu successivement à Paris, New-York, Beyrouth et Rostov-sur-le Don (Russie) pour participer à des rencontres avec la diaspora. Partout il a été accueilli par des manifestants réclamant qu’il renonce à ces accords. En Arménie, la population ne manifeste guère plus d’enthousiasme à leur sujet : selon un sondage réalisé en décembre 2009 par l’ONG Droits de l’homme-96, 49 % des personnes interrogées étaient contre, 24 % pour et 27 % n’avaient pas d’opinion. Constat plus inquiétant encore : les budgets militaires de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie ont augmenté considérablement entre 2004 et 2009 passant de 175 mil-lions de dollars à 2,46 milliards de dollars pour le premier et de 81 à 495 millions pour la seconde.

Le 12 janvier 2010, la Cour constitutionnelle arménienne a jugé les protocoles conformes à la Loi fondamentale tout en rappelant qu’ils ne devaient en aucun cas être en contradiction avec la déclaration d’indépendance, qui fait référence au génocide de 1915. Pour sa part, la Turquie a prévenu que son Parlement ne ratifierait pas les accords sans avancées conséquentes côté arménien sur la question du Haut-Karabakh.

Malgré le gel actuel du processus de rapprochement, le fait que le dialogue ait été amorcé au plus haut niveau représente un progrès sensible dans une situation qui semblait complètement bloquée. Par ailleurs, et bien que la frontière soit fermée, les échanges existent, via des passages clandestins de part et d’autre...

Notes
(1) Le lecteur pourra également se reporter à Mathieu Petithomme, « L’Arménie et la Turquie : vers une normalisation diplomatique complète », Questions internationales, n° 44, juillet-août 2010, pp. 86-92 ; Gaïdz Minassian, « Le Caucase du Sud, un an et demi après la “guerre des cinq jours” », Note de la Fondation pour la recherche stratégique, n° 01/10, 12 pages.
(2) La Russie détient trois bases militaires en Arménie (Gumri, Abovian et Meghri), où stationnent quelque 5 000 hommes.
(3) Un nouveau contrat, signé en octobre 2009 et entré en vigueur le 1er janvier 2010, porte cette livraison à 1 milliard de m3.

* Analyste-rédactrice à Grande Europe

Pour citer cet article : Irène Kamenka, « Arménie. Tentative de réconciliation avec la Turquie », Grande Europe n° 24, septembre 2010 – La Documentation française © DILA

 

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