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République tchèque. Des municipalités tchèques face au quart-monde, par Jaroslav Blaha

[République tchèque. Des municipalités tchèques face au quart-monde, par Jaroslav Blaha], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Des militants d’un mouvement d’extrême droite défilent devant la mairie de Litvinov, en Bohême du Nord.
Jiri Jakes – www.jirijakes.estranky.cz

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Mis à jour le 12/05/2009

Introduction

En République tchèque, parmi les conséquences sociales les plus lourdes de la crise économique mondiale figurent en bonne place le surendettement des ménages et la présence, au sein de la population, d’une catégorie réduite à l’extrême pauvreté. On assiste ainsi à la ghettoïsation dans plusieurs villes tchèques des plus précaires parmi les précaires, à savoir les Roms.


République tchèque. Des municipalités tchèques face au quart-monde

Jaroslav Blaha*

En République tchèque, parmi les conséquences sociales les plus criantes de la crise économique mondiale figure en bonne place le surendettement des ménages. Aussi les huissiers sont-ils à la peine, avec une augmentation de 400 % du volume des mises en demeure sur un an, liées dans 75 % des cas à l’insolvabilité des personnes physiques. Le ministère tchèque du Logement estime, de son côté, que dans la plupart des villes importantes, environ 40 000 foyers vont connaître des fins de mois difficiles et ne pourront pas s’acquitter de leurs loyers. Dans toutes ces municipalités où le parc de logements sociaux a été délaissé, l’État va, quoique tardivement, s’impliquer : 8 500 appartements devraient être construits d’ici trois ans tandis qu’une réforme du Code civil prévoit de limiter « de manière drastique » la possibilité de transférer légalement les logements à loyer régulé à des membres de la famille, quel que soit le lien de parenté ; cette disposition vise directement la communauté rom qui, traditionnellement, repose sur une organisation familiale élargie.

Le manque d’entretien du parc social d’habitations a donné lieu à l’apparition de véritables « ghettos », occupés par une population totalement dépendante des aides sociales et majoritairement composée de Roms. Cette communauté est apparue au grand jour, après 1989, à une époque d’intenses mutations politiques et économiques, après que le régime communiste eut pratiqué à son égard une politique d’apparence assimilationniste. Dès 1991, la Tchécoslovaquie octroya, pour la première fois, un statut à cette minorité incluant, notamment, le droit d’utiliser leur langue (le romani) dans la vie quotidienne. Mais les Roms furent surtout les premiers à être licenciés des entreprises industrielles et exclus des coopératives agricoles en restructuration. De plus, à l’approche de la partition du pays (31 décembre 1992), des dizaines de milliers de Roms slovaques migrèrent vers les Pays tchèques. Durant la décennie 1990, les autorités prônèrent une politique d’intégration « multiculturaliste » dans le but d’éradiquer ou, au moins, d’atténuer le racisme et la xénophobie. En 2000, le gouvernement tchèque fut invité par l’Union européenne à œuvrer davantage dans ce sens, en mettant l’accent sur les aspects culturels et historiques, si souvent sources de conflits par le passé. Mais une fois l’adhésion acquise, en 2004, le discours officiel abandonna toute référence à la « nation rom », qui ne fut plus qu’un groupe d’ « individus socialement exclus », objets d’un ressentiment de plus en plus vif à mesure que les conditions de vie empiraient.

La cité de Janov ou l’illusion multiculturelle à l’épreuve

Dans ce quartier de Litvinov, ville de Bohême du Nord, région durement frappée par le chômage, vivent environ 6 000 personnes, dont un millier de Roms en situation de forte précarité. Originaires de tout le pays, ces derniers y ont été relogés à la suite de la privatisation du parc immobilier dans les années 1990. Ils sont ainsi devenus les voisins d’une population essentiellement ouvrière, pour laquelle la cité de Janov avait été initialement construite dans les années 1970 et 1980. En novembre 2008, de violents affrontements ont opposé la police anti-émeute à une centaine d’extrémistes de droite, que la presse qualifie de « nazillons », regroupés sous la bannière du Parti ouvrier (PO) avec pour slogan principal : « Une Tchéquie blanche pour les Tchèques ! ». Cette démonstration de force, encouragée par une partie des citadins et des résidents de la cité de Janov, mit en lumière la montée de la xénophobie et de l’intolérance. De leur côté, les Tsiganes-Roms, craignant de nouvelles provocations du PO, constituèrent une milice d’autodéfense. Désormais, la stratégie de cette formation se veut plus « politique » ; cherchant à tirer parti des futures élections européennes de juin 2009 pour s’implanter au niveau local, celle-ci se présente comme le défenseur de la population et des « honnêtes gens ». Les « patrouilles de défense » du PO collectent des plaintes auprès d’habitants excédés par certains problèmes de cohabitation avec la communauté rom, harcèlent ensuite les élus municipaux pour que ceux-ci demandent à la police d’enquêter pour aboutir, in fine, à une saisine de la justice.

Trois mois après les événements violents de novembre 2008, le ministre chargé des Droits de l’homme(1), Michael Kocab, s’est rendu sur place et a fait un constat sans appel : « la situation à Janov est catastrophique ». Musicien de formation, il eut maille à partir avec le pouvoir communiste dans les années 1980, a fait partie du cercle des collaborateurs de l’ex-président Vaclav Havel, puis est entré en politique en 1990 avec, à son actif, la négociation du départ des troupes d’occupation soviétiques. Catapulté en janvier 2009 à la tête de ce ministère, ses marges pour régler des problèmes accumulés depuis près de 20 ans sont réduites. Il se retrouve tiraillé entre l’intransigeance des municipalités qui veulent mettre fin, parfois par des moyens à la limite de la légalité, aux incivilités et aux comportements opportunistes de certains, tout en recherchant, en tant que ministre des Droits de l’homme, les voies d’un dialogue entre les représentants de la municipalité, des ONG et des associations de Roms. Ce dialogue est d’autant plus difficile à établir, que son ministère, sans grandes ressources, aura du mal à proposer des mesures concrètes capables de contribuer à une amélioration de la qualité de vie et de l’environnement des habitants de la cité. Or, c’est justement ce que réclame instamment le maire de Litvinov, ainsi que les édiles d’autres villes confrontées à des situations comparables. Parmi les mesures demandées, figure la fixation d’un nombre maximum de personnes autorisées à vivre dans un même appartement. Actuellement, des dizaines de personnes déclarent la même adresse. La réforme envisagée du Code civil vise l’élimination de tels abus. Est réclamé aussi l’amendement de la loi réglementant les prestations sociales, considérées jusque-là comme insaisissables, ce qui permet à de nombreuses personnes d’échapper aux demandes de recouvrement des arriérés, parfois pluriannuels, de loyers, de diverses taxes et amendes municipales. Depuis peu, la ville de Litvinov s’est lancée dans la récupération de plus de 2 millions d’euros d’arriérés, notamment dans les foyers municipaux destinés aux personnes défavorisées. Les contrats de location ne sont plus prolongés, désormais, que pour trois mois. En cas de non-paiement, l’expulsion est immédiate, sauf si l’occupant signe un contrat de désendettement avec la municipalité.

La ville de Chomutov décide de « franchir le Rubicon »

Dans cette ville industrielle de Bohême du Nord, administrée par une coalition conservatrice, la magistrate municipale a décidé d’une action d’éclat à la mi-février  2009. Ce jour-là, lors du versement des allocations, certains des bénéficiaires se sont retrouvés face à un huissier de justice qui a procédé, au guichet même, à une saisie directe du numéraire. Tous ceux qui étaient débiteurs de la ville, au titre de la taxe sur les ordures ménagères... ou sur les chiens, d’amendes pour faits de prostitution, de tapage nocturne et autres incivilités, n’ont touché en tout et pour tout que 1 000 couronnes, soit à peine 40 euros. Les policiers municipaux présents ont été copieusement insultés et il s’en est fallu de peu qu’une bagarre générale n’éclate. Et une mère de trois enfants de s’indigner : « Quand la neige aura fondu, je n’ai plus qu’à faire paître mes enfants dans les prés ! ». Une autre, à laquelle il avait été suggéré de trouver un travail, s’est écriée : « Mais qui, de nos jours, va embaucher une mère avec cinq enfants à charge ? »

Parmi les membres du gouvernement, seul le ministre de l’Intérieur, conservateur, Ivan Langer, a publiquement approuvé cette opération. Par contre, elle a été massivement plébiscitée sur le site internet de la ville qui a reçu plus de 161 000 messages de soutien. Si elle concernait seulement ceux qui doivent quelque 40 millions de couronnes (soit 150 000 euros) pour taxes et amendes impayées, elle avait aussi pour but de servir d’avertissement et d’inviter les « récalcitrants » à ne plus jeter à la poubelle les mises en demeure de paiement des loyers et à venir signer, à la mairie, un échéancier de remboursement de leurs dettes adapté à leurs ressources. C’est ainsi que 1 500 dossiers de recouvrement de loyers impayés (soit un total de 200 millions de couronnes ou 75 000 euros) sont actuellement ouverts. En une semaine, environ 200 personnes ont répondu à l’appel. De plus, les services sociaux se sont mobilisés, proposant des aides aux foyers en difficulté pour la gestion de leur budget, prodiguant des conseils pour se protéger des usuriers – qui sévissent souvent au sein même du « clan familial » – ainsi que pour rédiger un curriculum vitae. Cependant, la participation à ces séances, selon les travailleurs sociaux, reste très faible.

Depuis 2005, la ville tente de « déplacer » les mauvais payeurs endurcis, en leur proposant, moyennant une somme symbolique, des baraques de chantier aménagées, à la périphérie de la ville, dans un quartier complètement à l’abandon. La simple évocation de cette « solution » pousse certains des concernés à disparaître sans laisser de traces et les candidats sont très peu nombreux.

Fin 2008, l’ex-ministre aux Droits de l’homme (Djamila Stehlikova, parti des Verts) a évoqué la possibilité de faire bénéficier certaines villes comportant un nombre important de personnes frappées d’exclusion sociale, de fonds européens, afin de financer l’aide sociale, la prévention de la criminalité, la revitalisation et la rénovation des quartiers vétustes. Selon le vice-Premier ministre en charge du Développement local, Jiri Cunek, 150 millions de couronnes (soit 55 000 euros) iraient à chaque ville candidate ; elles seraient au total une vingtaine, qui, dans une lettre ouverte au gouvernement, s’étaient dites prêtes, faute d’autre solution, à saisir les allocations.

D’autres « expérimentations » sont en cours. Par exemple, en Moravie du Nord, dans la ville minière de Havirov, la mairie social-démocrate cherche à empêcher ou, du moins, à limiter la dilapidation des prestations sociales dans la consommation d’alcool, de cigarettes et les machines à sous. Depuis mars 2009, celles-ci sont versées sous forme de bons d’achat utilisables dans un réseau de trente magasins présélectionnés et ne peuvent servir que pour se procurer des produits de première nécessité.

Que faire des citoyens « inadaptables »?

C’est en ces termes que la majorité des médias désignent ces communautés d’exclus, la loi interdisant toute stigmatisation sur une base ethnique. Du côté des autorités, les discours s’opposent. Celui des ministres successifs en charge des Droits de l’homme, qui ne disposent d’aucun moyen, se veut apaisant : ainsi, M. Kocab est partisan « d’une discrimination positive, même si elle se heurte à un front du refus ». Son prédécesseur, D. Stehlikova, excusait les habitants en délicatesse avec les municipalités, invoquant « leur mentalité, leur façon de vivre au jour le jour, sans prévision ni anticipation, sans percevoir le sens des devoirs civiques ». En face, le maire de Litvinov rétorque qu’il est « hors de question de s’adapter aux inadaptables »... « En tant qu’élus, nous voulons que des gens convenables et décents continuent à vivre dans notre cité, au lieu de songer à la quitter ». Et la magistrate municipale de Chomutov d’ajouter, en visant le ministre des Droits de l’homme et l’ombudsman : « Je comprends parfaitement la colère et l’énervement des personnes auxquelles nous avons saisi les allocations. Mais je suis surprise des critiques de la part de ceux qui ont la charge du fonctionnement de l’État. Tout simplement Kocab et Motejl ne savent pas de quoi ils parlent ! »

N’auraient-ils pas dû le savoir, voire proposer des solutions, puisque le problème de Janov et d’autres localités où vivraient peu ou prou 80 000 personnes a fait l’objet de débats au plus haut niveau depuis mars 2007, après que le ministre du Développement local et vice-Premier ministre, J. Cunek, se fut rendu sur les lieux ? Ce dernier, avant de devenir le leader du parti chrétien-démocrate et ministre, s’était d’ailleurs illustré par sa décision de « disperser » des Roms qui habitaient un quartier au centre de la ville de Vsetin (Moravie), dont il était le maire. À présent, il se fait fort de détenir la solution et de pouvoir régler la question en dix ans ! Des propositions radicales ont été présentées en 2008 par son conseiller spécial, Josef Balaz. Il propose d’abord de « motiver les villes afin qu’elles règlent elles-mêmes les problèmes des ghettos », en distinguant trois groupes de population. Le premier rassemblerait ceux qui, ayant trouvé du travail, auraient ainsi les moyens d’échapper à la « ghettoïsation » en partant s’installer dans un autre quartier. Le second, constitué de ceux qui ne parviennent pas à payer régulièrement leurs loyers, devrait continuer à bénéficier de prestations sociales pour continuer de demeurer au même endroit. Celles-ci pourraient être attribuées avec, en contrepartie, l’engagement de participer à la rénovation de l’habitat. Quant au troisième groupe, « dont les membres ont appris à vivre des allocations et de la prédation, il faut leur proposer un logement digne, mais suffisamment inconfortable pour les motiver à se remettre sur pied ».

Le problème vu par les cinéastes

Un des premiers films tchèques à évoquer l’univers de cette population marginalisée et sa cohabitation, souvent si difficile, avec la majorité des résidents fut Marian, tourné en 1996 par Petr Vaclav, primé à plusieurs festivals et distribué en France. Sans atteindre la même qualité artistique, El Paso, du réalisateur Zdenek Tyc – sorti en mars 2009 et présenté lors du festival pragois du film documentaire « One World » – est directement inspiré de l’histoire récente d’une famille rom. L’héroïne est une jeune femme, mère de sept enfants, qui vient de perdre son mari et se trouve face à une énorme dette de loyer. Contrainte de quitter son appartement pour trouver provisoirement refuge à la périphérie de la ville, elle est incapable d’affronter les formalités administratives, de savoir à quoi elle a droit, etc. Ses enfants doivent, selon l’administration, être confiés à l’assistance publique. Outre ce déchirement, elle se retrouve dans l’incapacité de communiquer et de s’entendre avec ceux (de la population majoritaire) qui cherchent à l’aider. Il n’y a pas de fin heureuse à ce film sans fard et sans romantisme convenu. Pas plus que de réponse toute faite à la question de savoir s’il s’agit ou non d’une (auto) exclusion ethnique ou sociale. Un autre documentaire, français, de Frédéric Castaignède présenté à Prague en 2009 et intitulé La cité des Roms, relate la vie dans un immense ghetto de 20 000 personnes situé au cœur de la Bulgarie et entouré d’un grand mur de béton. Il décrit surtout le combat d’une ONG locale en lutte contre la ségrégation scolaire.

Note
(1) Pour rappel, le gouvernement tchèque présentera sa démission le 8 mai.

* La Documentation française

Pour citer cet article : Jaroslav Blaha, « République tchèque. Des municipalités face au quart-monde », Grande Europe n° 8, mai 2009 – La Documentation française © DILA

 

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