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Estonie. Un pays sensible à son image, par Katerina Kesa

[Estonie. Un pays sensible à son image, par Katerina Kesa], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Dans la vieille ville de Tallinn, réalité de "l'e-Estonie".
Graham Mitchell (http://photos.visitestonia.com/eng)

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Mis à jour le 29/10/2012

Introduction

À la lumière des querelles qui ont récemment opposé sur Internet le Président Toomas Hendrik Ilves à quelque contempteur du modèle estonien, on peut s’interroger sur le message que véhicule la diplomatie actuelle de ce pays. Souhaitant constamment améliorer sa visibilité sur la scène internationale, celle-ci délivre simultanément des discours très construits sur les vertus de la liberté d’expression et se positionne du côté des donneurs de leçons mais se révèle aussi particulièrement susceptible et prompte à réagir au moindre jugement contradictoire. Il est vrai que, depuis quelques années, l’Estonie n’a pas ménagé ses efforts pour soigner son image et apparaître comme un modèle en Europe. Peut-on encore, aujourd’hui, critiquer l’Estonie et quelle crédibilité accorder à une diplomatie peu encline à débattre sereinement ?


ESTONIE. UN PAYS SENSIBLE À SON IMAGE

Katerina Kesa*

Régulièrement citée comme modèle de réussite économique et de rigueur budgétaire, l’Estonie fut, en juin 2012, l’objet de critiques émanant de l’économiste américain Paul Krugman. Ce prix Nobel connu pour son keynésianisme contesta en effet sur son blog du New-York Times le « triomphe économique » de l’Estonie. Face au ton légèrement moqueur de l’éditorialiste, le président estonien Toomas Hendrik Ilves réagit de façon peu traditionnelle pour un chef d’État en choisissant de répliquer via son compte Twitter, mode d’échanges qui provoqua l’étonnement, voire la controverse, tant en Estonie qu’à l’étranger : certains félicitèrent ce Président qui rompait avec la langue de bois diplomatique et incarnait la diplomatie moderne à l’ère de l’Internet. D’autres estimèrent que cette façon de réagir dépassait les limites du convenable pour un homme politique de haut rang. Mais par-delà la rhétorique et le support utilisés par T. H. Ilves, ses propos véhéments, parce qu’ils constituaient une attaque personnelle à l’encontre de l’économiste, reflétaient avant tout la susceptibilité d’un chef de l’État apparemment peu enclin à accepter qu’on critique son pays. 

L’image et la quête de reconnaissance

Depuis la restauration de l’indépendance en 1991, l’image de l’Estonie et sa représentation à l’étranger n’ont cessé de préoccuper la classe politique du pays. La construction d’une image et d’une identité spécifiques a pendant longtemps été au cœur du projet politique, vue comme un moyen de distinguer ce petit pays d’un ensemble baltique ou postsoviétique souvent perçu par le monde occidental comme homogène. Afin d’être reconnue autrement que comme pays « de l’Est », « balte » ou « postsoviétique », dénominations peu flatteuses au goût des Estoniens et peu représentatives de la façon dont ils se perçoivent, l’Estonie chercha tout d’abord à être acceptée en tant que « vrai » pays européen doté d’une identité nordique. Régulièrement associée par les médias occidentaux aux problèmes des russophones dans les États baltes et aux relations houleuses avec Moscou, elle tenta de substituer à cette image négative une autre, plus positive. Dans ce cadre, une commission spéciale chargée de réfléchir à un « label estonien » et créée par le gouvernement en 2000 proposa de promouvoir le pays à travers un symbole ou une marque commerciale, sur le modèle finlandais de Nokia. Ainsi, en misant sur les nouvelles technologies, l’Estonie réussit rapidement à se créer une image de pays innovant et moderne de type nordique : n’est-ce pas là qu’a été inventé cet outil révolutionnaire de téléphonie via Internet qu’est Skype et n’est-ce pas ce pays qui s’est doté d’un système d’e-gouvernement, d’e-élections, d’e-santé… devenant l’une des références mondiales en matière de lutte contre les cyber-attaques !

Simultanément, l’Estonie s’est lancée dans des réformes rapides avec l’ambition d’être acceptée au sein des structures occidentales et d’être perçue comme un élève modèle de l’Europe. Fort d’une transition économique rapide et réussie, Mart Laar – Premier ministre de 1992-1994 puis de 1999-2002 – n’a pas hésité, dès les années 1990, à vanter à l’étranger les mérites de sa politique économique pour en faire une sorte de référence du modèle capitaliste(1). Après la Révolution des roses en Géorgie, il a aussi exercé le rôle de conseiller du gouvernement de Mikhéil Saakachvili. Sa stricte politique budgétaire a permis à l’Estonie d’être intégrée, en pleine crise financière mondiale, au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en décembre 2010, puis de rejoindre la zone euro en janvier 2011. Tous ces progrès lui ont valu des éloges, tant de la part des instances internationales que de celle des médias occidentaux, semblant récompenser Tallinn, voire l’encourager à se fixer des objectifs encore plus ambitieux. 

Un activisme international à géométrie variable

Une fois le pays devenu membre à part entière de diverses organisations régionales et
internationales(2) et rassuré quant à son « européanité nordique », les autorités s’attachent aujourd’hui à faire de l’Estonie un membre actif de la communauté internationale : le pays cherche désormais à participer activement aux grandes décisions euro-atlantiques (envoi de troupes en Afghanistan et en Irak, guerre contre le terrorisme, défense contre les cyber-attaques…) et à s’engager – en dépit des faibles ressources dont il dispose comparativement aux grands donateurs – dans des actions humanitaires dans des régions éloignées (Haïti, Palestine, Soudan, Japon, Syrie), notamment pour y proposer sa « matière grise » en matière de nouvelles technologies. Ancienne république soviétique aujourd’hui membre de l’Union européenne (UE), l’Estonie estime en outre être bien placée pour promouvoir ses compétences et son expérience en matière de transition, d’européanisation et de démocratisation aux pays qui, depuis 2003, relèvent de la Politique européenne de voisinage de l’UE, tels la Géorgie, l’Ukraine ou la Moldavie.

Parallèlement à cette implication croissante sur la scène politique internationale, certains acteurs de la diplomatie estonienne multiplient les prises de parole publiques. Que ce soit dans le cadre de grandes conférences internationales ou via les médias internationaux, cette élite politique se positionne clairement en faveur de la liberté d’expression et des droits de l’homme dans le monde, pour proposer là encore son expérience de démocratisation, voire soutenir un leader politique qu’elle considère démocrate.

La personnalité politique estonienne la plus connue aujourd’hui à l’étranger est sans doute l’actuel Président Ilves. Bien que doté constitutionnellement d’un rôle presque symbolique, ce grand orateur, pro-européen convaincu, a largement contribué, par ses nombreuses déclarations et prises de position sur des événements mondiaux, à accroître la visibilité de son pays sur la scène internationale. Il fut notamment l’un des premiers chefs d’État européens à se rendre en Géorgie lors du conflit russo-géorgien d’août 2008 et à condamner la reconnaissance par la Russie de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. En 2012, lors de l’arrestation des trois punkettes du groupe russe Pussy Riot, il a publiquement pris parti en faveur des jeunes femmes, n’a pas manqué de participer au concert organisé à Tallinn pour les soutenir et a signé la lettre adressée par neuf députés estoniens à la Douma russe pour demander leur libération.

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Le Président estonien, T. H. Ilves.
© AFP / Petras Malukas (2011)

Mais cet engagement « pro-démocratique » des élites politiques estoniennes est parfois contradictoire : pro-occidental par principe et souvent hostile à la Russie, le soutien inconditionnel accordé par certaines personnalités (souvent membres du parti de la droite conservatrice, IRL) à tel dirigeant pro-occidental de l’espace postsoviétique ne concorde pas systématiquement avec l’objectif affiché comme prioritaire, à savoir la promotion de la bonne gouvernance et de la démocratie dans la région. C’est ainsi qu’à l’automne 2012 le ministre de la Défense Urmas Reinsalu a publié dans le Wall Street Journal(3) un article consacré à la Géorgie à la veille des élections législatives : en accordant tout son crédit au Président Mikhéil Saakachvili et en considérant le leader du mouvement d’opposition, Bidzina Ivanichvili, comme une sorte d’agent de Moscou, U. Reinsalu ne semble pas avoir tenu compte des aspirations exprimées depuis – au moins – 2007 par les forces d’opposition et la société civile géorgiennes, lesquelles se sont finalement unies derrière B. Ivanichvili lors du scrutin du 1er octobre 2012(4).

Les multiples facettes de la liberté d’expression

L’un des acquis dont l’Estonie peut se prévaloir aujourd’hui et qui lui vaut l’admiration internationale concerne indéniablement la liberté d’expression : en 2012, le pays se situe à la 3ème place en matière de liberté de la presse dans le classement établi par Reporters sans Frontières(5) et à la 1ère place pour les libertés sur Internet – suivie des États-Unis et de l’Allemagne – selon celui de Freedom 
House(6).

T. H. Ilves a d’ailleurs saisi l’occasion de la remise de ce prix, en septembre 2012, pour délivrer un discours sur les valeurs universelles(7). Émaillant sa prestation de références historiques et philosophiques, il y a dressé un tableau pessimiste de la liberté d’expression dans le monde, constatant avec regret qu’elle n’est pas toujours également partagée et comprise par tous.

On est bien loin, ici, des tweets évoqués plus haut, qui ont d’ailleurs, là encore, placé l’Estonie en tête de classement puisque son Président s’est retrouvé parmi les huit diplomates et hommes politiques les plus référencés dans le monde pour leurs « gazouillis » (aux côtés de John McCain, Carl Bildt ou Hugo Chavez) et cités sur la liste établie par la revue Foreign Policy.

Que s’est-il passé exactement en juin 2012 sur le compte Twitter du Président ? T. H. Ilves y a rédigé une série de tweets relativement véhéments, voire même grossiers, à l’adresse de Paul Krugman qui, dans un article intitulé « Estonian Rhapsody »(8) avait voulu démontrer, chiffres de l’évolution du PIB réel du pays depuis 2007 à l’appui, qu’il n’y avait pas de raison de faire de l’Estonie une « figure emblématique du triomphe de l’austérité ». Le président estonien, soutenu ensuite par son gouvernement, dénonça le simplisme de ce jugement qui ne prenait pas en compte tous les indicateurs économiques. Or, au lieu d’étayer ses propos, T. H. Ilves préféra utiliser son compte Twitter pour attaquer personnellement P. Krugman, fustigeant son incompétence et sa « condescendance » et se demandant sarcastiquement si « le prix Nobel en commerce est suffisant pour pontifier sur les questions fiscales (…) ». Par son ton familier et visiblement offensé (« Eh oui, que connaissons-nous ? Nous sommes juste de stupides Européens de l’Est (…) »), la réaction de T. H. Ilves révéla une susceptibilité à fleur de peau(9). Au lieu de rassurer sur la maturité que l’Estonie aurait acquise, cette affaire réactiva le débat, si sensible en Estonie, sur la perception et le regard de l’Autre.

Cet incident met parfaitement en lumière les multiples facettes de la liberté d’expression. Ce qui est en jeu, c’est à la fois le fond – le fait de pouvoir dire tout ce qu’on veut et tout ce qu’on pense – et la forme – le fait de pouvoir exprimer cette pensée de la façon qu’on le souhaite. Ainsi, « l’affaire des tweets d’Ilves » pose la question de la pertinence pour un homme politique de haut rang de s’exprimer de manière spontanée, rude et maladroite sur un support aussi révolutionnaire que celui désormais offert par les réseaux sociaux : tant du point de vue du fond que de la forme, la réaction du Président peut être interprétée soit comme allant avec son temps, soit comme très peu diplomatique et donc susceptible de nuire à l’image de son pays. Mais on ne peut pas ne pas noter en outre que, comme ardent défenseur de la liberté d’expression – et ce même en tenant compte de son attachement à soutenir le modèle économique estonien –, le chef de l’État a ici fait montre d’une singulière incapacité à accepter le fait qu’on puisse relativiser les succès de son pays. Non sans humour, un journaliste et chercheur irlandais actuellement basé à Tartu a pourtant bien noté que « l’auto-promotion attire inévitablement la critique » !(10)

Notes
(1) Mart Laar a multiplié les interviews et les articles dans les médias étrangers et est l’auteur de Estonia : The little country that could, Centre for Research into Post-Communist Economies, Londres, 2002. Représentant de la droite conservatrice, il s’est inspiré de l’économiste libéral Milton Friedman pour mettre en œuvre les grandes réformes économiques du pays.
(2) Le Conseil des États de la mer Baltique (1992), le Conseil nordique et le Conseil de l’Europe (1995), l’Union européenne et l’Otan (2004), l’OCDE (2010).
(3]) « Georgian Democracy and Russian Meddling », http://online.wsj.com/article/SB10000872396390443819404577635072656640822.html?KEYWORDS=Estonia
(4) Plus globalement, les élites politiques estoniennes ont d’ailleurs tardé à s’exprimer publiquement suite à cette victoire inattendue de l’opposition.
(5) « Reporters Sans Frontières 2011-2012 »,  
(6)« Freedom on the Net 2012 : A Global Assessment of Internet and Digital Media », Freedom House, http://www.freedomhouse.org/report/freedom-net/freedom-net-2012
(7) T. H. Ilves, « The universals of democracy and despotism », http://www.freedomhouse.org/article/estonian-president-toomas-ilves-freedom-must-be-built-ground
(8) Paul Krugman, « Estonian Rhapsody », The New York Times, 6 juin 2012, http://krugman.blogs.nytimes.com/2012/06/06/estonian-rhapsdoy/
(9) Les tweets du Président Ilves sont disponibles sur : http://www.washingtonpost.com/blogs/reliable-source/post/estonian-president-hammers-paul-krugman-on-twitter/2012/06/07/gJQApU0zLV_blog.html
(10) Eoin Micheal McNamara, « Self-promotion Will Inevitably Bring Criticism », ERR, 9 juin 2012, http://news.err.ee/opinion/15ff9e97-9e3d-4552-baca-f31582e751b9

* Doctorante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), membre du Centre de Recherche Europes Eurasie (CREE- Inalco).

Pour citer cet article : Katerina Kesa, « Estonie. Un pays sensible à son image », P@ges Europe, 29 octobre 2012 - La Documentation française © DILA

 

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